Une nouvelle publiée dans L'Emoi

Le magazine annuel l'Emoi fait la part belle à La relève. J'ai l'honneur d'y être présentée. La très sympathique rédactrice en chef m'a également proposé une "Carte blanche" dont le thème était la région d'Yverdon. J'ai donc écrit une nouvelle qui se passe au restaurant du Pécot, lieu bien connu des habitants de la région et des touristes.

Cette deuxième édition a été vernie au Château d'Yverdon en mai 2016.

Famille surprise

 

 

 

C’est une belle journée d’avril. Un frisson parcourt mon décolleté. Je souris en pensant à ma mère qui me vissait un bonnet sur la tête malgré les premières chaleurs, en martelant le dicton suranné du fil d’avril. Je prends mon plateau débordant de vaisselle sale et rentre à l’intérieur du restaurant à la recherche de mon foulard. En tant que serveuse saisonnière, je ne peux pas me permettre d’être malade.

 

Depuis mars,  le restaurant Le Pécos a rouvert ses portes pour entamer une nouvelle saison jusqu’en octobre. Il est connu loin à la ronde, cité dans les guides touristiques comme étant une référence pour ses filets de perche. 

 

J’ai repris mes quartiers dans la chambre que je loue à la saison depuis quelques années. J’aime beaucoup cette région de Suisse. Les gens sont humbles, joviaux et respectueux. Les habitués me connaissent. Une relation sereine s’est installée entre nous.

 

Le coup de feu de midi passé, je m’attarde sur la terrasse. Le cri des mouettes me ramène en enfance. Je respire à plein poumon l’air vivifiant du lac et je jette un oeil vers l’aire de jeu où les parents apprécient un moment de répit à l’ombre des bouleaux, pendant que leur marmaille profite des jeux d’eau. Avec ma vie actuelle coupée en deux, la moitié de l’année dans une petite station de ski, l’autre moitié ici à travailler même les week-ends, fonder une famille me paraît inconcevable. La vérité est que je ne peux l’envisager avant que l’énigme de ma filiation paternelle ne soit résolue. Le Y manquant. La voix masculine absente. La main épaisse dont je ne sais plus si c’est un souvenir ou une fabulation. 

 

Je me revois à seize ans asséner à ma mère que je m’en vais, que je veux vivre des expériences loin des bancs d’école. Loin du giron maternel.

 

 Pour finalement être irrémédiablement attirée par cet endroit. Où tout a commencé.

 

 

 

*

 

 

 

Je suis parqué sur une des places qui longent la route menant au restaurant. Je tâte mon menton imberbe. Je ne me suis pas encore habitué à ma nouvelle apparence. Chaque fois que je me regarde dans un miroir, mon reflet me surprend. Je voulais marquer un nouveau départ. Je voulais avoir l’air plus doux, moins sauvage. Mais peut-être qu’elle ne me reconnaîtra pas.

 

 Des promeneurs scrutent la carte d’un air satisfait puis apprécient la terrasse rénovée. Il n’en faut pas plus pour les convaincre de s’arrêter.

 

Je reste un moment dans ma voiture, je repense à mon père.

 

L’année passée, je suis venu ici tous les dimanches manger avec lui. J’allais le chercher dans son dernier foyer et l’emmenais savourer le filet de perche. Ce rite agrémentait sa routine.

 

Le restaurant du Pécos est pour moi un lieu familier. Nous y avons fêté de nombreux anniversaires, et mon père venait souvent y travailler, muni de son carnet de notes. Le coin l’inspirait, disait-il.

 

Il m’a tellement de fois raconté la buvette « Chez Sylvie » d’il y a trente ans, l’ouverture du camping, les fêtes au bord du lac. Le ton empreint de nostalgie. « Avant on dansait, ici. »

 

 

 

 L’été passé il abordait souvent une des serveuses saisonnières. Il lui parlait d’autrefois. Lui expliquait qu’il venait déjà ici alors qu’elle n’était même pas née.

 

Vous avez peut-être connu ma mère, elle travaillait dans le café de l’époque, avait-elle raconté.

 

Malgré le stress et les clients désagréables, elle ne montrait jamais d’irritation. Elle avait le sourire en permanence sur les lèvres. Elle me plaisait.

 

Mon père s’arrangeait toujours pour être assis à une de ses tables. Elle s’en était rendu compte et je crois qu’elle l’aimait bien. Elle nous accordait plus de temps pour nous servir. Il la couvait du regard. Il y avait quelque chose entre eux que je ne comprenais pas, et qui, je l’avoue, me dérangeait.

 

 

 

Un dimanche de novembre, mon père a rejoint ma mère. Il m’a laissé une lettre et une ancienne photo.

 

Aujourd’hui j’irai simplement m’assoir à notre table habituelle et je la regarderai d’un oeil nouveau. Comme un frère découvre sa soeur.    ***

 

 

 

 

 

©Isabelle Aeschlimann, Auteure de Un été de trop aux éditions Plaisir de Lire

www.isabelleaeschlimann.ch